DE L’ÉMOTION

À l’éternelle question qui se pose aujourd’hui : un travail qui utilise la géométrie est-il une activité de l’ordre de l’émotion ? Il y a deux réponses objectives : oui ou non et une réponse subjective : ça dépend.

Exemple : chacun sait (je l’espère) ce qu’est un carré, mais personne ne peut imaginer un carré immatériel (fait avec rien). Ce qui signifie que nous avons une définition à l’esprit, mais que pour construire, former ou dessiner un carré, nous avons besoin d’outils (et d’ouvriers ?)

Il existe beaucoup d’outils (et d’ouvriers ?). Il y a peut-être plus d’outils que de carrés. Peut-être préférons-nous les outils aux carrés, ou inversement.

Il y a de bons carrés et de mauvais carrés. Le choix entre l’un et l’autre peut être subjectif.

Fin de cette introduction objective.

Je hais les carrés : quatre lignes égales, deux horizontales, deux verticales, quatre angles de 90 degrés.

L’horizontalité est la position paresseuse de l’eau d’une mare aux canards par un jour silencieux.

La verticalité, la pluie qui tombe.

Deux fois deux font quatre est l’argument qu’utilisent toutes les langues que je connais (cinq) pour occulter un doute. Exemple : que le moins c’est plus (less is more) est aussi certain que deux fois deux font quatre. Les angles de 90 degrés sont tellement fréquents dans notre civilisation que s’ils étaient des poux, nous nous gratterions beaucoup. L’angle de 90 degrés et une portion de cercle. Il existe 359 autres divisions possibles.

Pour expliciter ces propos sibyllins, nous pourrions comparer le cercle à un piano Bechstein et les degrés à des notes. Ainsi, l’utilisation obsessionnelle de l’angle droit donnerait, sur le clavier, une samba à une seule note (le one note samba). Or il existe d’autres sambas.

J’ai commencé à m’intéresser à la distorsion de la perspective dans les années soixante-dix. J’enseignais à l’école d’architecture de Montpellier. C’est alors que j’ai vu les photographies panoramiques que faisaient mes élèves afin d’étudier les sites. Une erreur de prise de vue, l’appareil photo n’étant pas à l’horizontale, produisait un horizon courbe.

Je systématisais alors l’erreur tournant l’appareil dans toutes les directions et positions et j’obtins S’s, O’s, L’s, T’s et d’autres figures de l’alphabet. Je mis fin à ce travail de photographie lorsque je découvris que j’étais prisonnier de mes propres décisions.

Une fois les photos prises, la forme était préétablie et l’exécution n’était plus qu’un processus mécanique qui ne laissait pas de place à l’invention. L’une de mes premières anamorphoses sculptées fut exécutée dans le mur de la galerie Meda Mothi à Montpellier. L’ovale prenait à la fois le mur et le sol. Il y avait un point de vue d’où l’on pouvait distinguer la forme initiale. En creusant le mur, je trouvai, derrière le plâtre, des briques de différentes sortes, pierre et terre rouge (l’histoire du mur). D’un point de vue objectif, on pourrait qualifier ce travail de spatio-temporel.

Mais un critique local s’émut, estimant que le travail et l’artiste étaient tous deux dangereux. L’artiste parce qu’il abîmait le mur, le travail parce qu’il laissait une cicatrice (« les bœufs pendus » de Rembrandt et de Soutine).

Pour moi, il s’agissait d’un mariage heureux entre mon œil et mes muscles.

 

T. Alkema, Rome, septembre – Nîmes, décembre 1986

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