UN MONUMENT POUR WOLFGANG AMADEUS MOZART

ENTRETIEN AVEC LIEVEN VAN DEN ABEELE

Vous érigez un monument à la mémoire de Wolfgang Amadeus Mozart (1750-1791). En tant qu’artiste, avez-vous des affinités avec son œuvre ?

Non, pas avec Mozart. Bien sûr je trouve que c’est un compositeur important. Mais en tant qu’artiste je me sens plus d’affinités avec la structure complexe de l’œuvre de Bach, comme dans ses fugues par exemple. Le rapport qu’il y a entre l’auditif et le visuel me passionne. Mozart est fait pour être écouté et donc visuellement je ne puis l’employer. Ce qui m’intéressait dans ses initiales était l’aspect visuel et les associations qu’elles suscitent avec l’anti-culture. Le mot WAM paraît sortir d’un dessin animé ou d’une bande dessinée. Il est aisément lisible. Dans ce quartier, réduire Mozart à WAM est très important. Toutes les rues portent des noms de personnes célèbres, mais WAM est autant Wolfgang Amadeus Mozart que le nom d’un groupe pop, c’est autant une sculpture qu’un graffiti.

Le monument est une forme d’art par laquelle la société acquiert une conscience en conservant un souvenir commun. Les monuments sont des marques symboliques des idéaux d’une société. Témoins de l’époque où ils ont été créés, ils font partie du patrimoine pour les générations futures. Etant l’expression de la force commune d’un certain groupe de la population, ils forment le lien entre le passé et le futur de cette communauté. Mais dans notre société éclatée, aux cultures très diverses, le symbole collectif a-t-il encore une fonction ?

Ce que vous dites là est effectivement un problème important. Aussi je pense qu’un artiste ne doit pas accepter trop de commandes de ce genre. J’y ai longuement réfléchi et je crois que ce monument n’est pas une illustration de mon travail, ni de l’œuvre de Mozart. Etant artiste j’ai simplement continué à travailler.

La seule chose que je me sois demandée, est si ce lopin de terre de 20 m de large sur 45 m de long serait ainsi amélioré ou non. Et finalement je ne le sais pas. Je ne sais pas si c’est une œuvre d’art importante, mais de toute façon c’est important pour mon travail. J’ai dû repenser un tas de choses. J’ai appris énormément. Je ne sais pas encore quelle direction mon travail prendra après cette commande, mais je crois que l’expérience acquise ici sera pour moi de grande importance.

Robert Musil écrit à propos du monument: « Il n’y a rien au monde qui soit si invisible que les monuments. Sans aucun doute ils ont été érigés pour être vus, oui, tout simplement pour attirer l’attention ; mais en même temps ils sont imprégnés de quelque chose qui va à l’encontre de cette attention ».

C’est vrai. Ce qui m’attire justement dans l’anamorphose est le fait que parfois on voit et d’autres fois on ne voit pas. Les monuments sont à vrai dire sujets à une sorte d’habitude : après un certain temps on ne les voit plus, mais quand ils ont disparu, ils nous manquent. Ainsi, dans ma ville natale, en Frise, il y avait une église, qui, un jour, s’est effondrée. Deux habitants en ont été tellement perturbés qu’ils ont dû avoir recours à un psychiatre. Une exécution musicale, une pièce de théâtre ou même un film sont liés à leur époque. Je ne connais que deux exceptions : « La cantatrice chauve » de Ionesco qui se joue tous les soirs à Paris et le film de Cocteau « Le sang d’un poète », qui est projeté tous les soirs à New York. Il n’est pas nécessaire d’y aller chaque jour, mais l’idée que c’est possible est déjà rassurante. Aussi ne lit-on pas le même livre tous les soirs, sauf peut-être la bible, avec laquelle – comme tout hollandais protestant – j’ai été élevé. Les sculptures que je présente dans les galeries ne sont à voir que pendant un certain temps. Pour cette commande publique, j’ai donc essayé de réaliser quelque chose qui, dépendant du point de vue, peut être perçue différemment chaque jour. Et je crois que les habitants pourront très aisément découvrir cela par eux-mêmes. Je suis convaincu qu’ils pourront aussi parfaitement l’expliquer aux visiteurs: « Regardez, ici vous avez un W et là-bas, vous avez un A, qui avec le M vous donne Wolfgang Amadeus Mozart. »

En outre ces lettres servent encore à autre chose. Sur le W, on peut patiner à roulettes. On peut escalader le A, passer en dessous ou en tomber. À propos du M, on peut longuement réfléchir « de quoi s’agit-il ici ? ».

Parce que cette œuvre-ci a un caractère social, j’ai essayé d’en faire quelque chose de facile et de difficile en même temps. Le A est l’élément le plus attrayant. Il est en polyester. Il fait penser aux jeux pour enfants qui se trouvent dans le quartier. Il est aussi le plus petit et le plus éloigné. C’est le monument le plus classique. Le M est une vraie sculpture. Une construction verticale, haute de quatre mètres. Il ressemble à une ruine flottante d’un temple romain, non pas en pierre mais en méta1. C’est une construction géométrique compliquée, comptant jusqu’à neuf anamorphoses. Je ne dévoile pas lesquelles. Les habitants auront tout le temps pour les trouver eux-mêmes.

En ce qui concerne la forme et les matériaux j’ai voulu créer trois choses différentes. Le W est le plus plat : on peut marcher dessus. Le A donne l’impression d’avancer, le M de voler. L’ensemble est comme une petite exposition de trois artistes différents.

Vous êtes d’accord avec l’écrivain anglais Lawrence Durrell quand il dit: « Notre vision de la réalité est conditionnée par notre position dans l’espace et le temps. » C’est pour cela que dans votre travail vous vous intéressez aux déformations de la perspective. Pouvez-vous transposer cela dans le monument ? Des déformations dans une perspective historique ?

Je ne le crois pas. Nous savons qui est Mozart. Mais quand la musique est exécutée, la sonorité n’est quand même pas la même qu’à son époque.

Nous voyons toujours le monde de notre propre point de vue. C’est pourquoi je trouve que la colonne est une des formes les moins intéressantes. Peu importe d’où on la regarde, elle demeure toujours le même tuyau vertical. Pour une sculpture il est important de pouvoir marcher autour, alors il se passe quelque chose. En marchant autour d’une colonne, on voit toujours la même chose. Il n’y a que ce qui se trouve derrière qui change. Quand j’étais jeune j’allais souvent dans les musées. J’y faisais des travellings. Ainsi, à chaque fois, je voyais les formes des tableaux de manière différente. Le musée de La Haye est un des plus beaux du monde. Il y a là une merveilleuse collection Mondriann : des toiles géométriques avec plein d’angles droits. Je trouve cela terrible, car un angle droit ne se voit presque jamais, à moins de se mettre juste en face de la toile. J’ai banni tous les angles à 90° de mon œuvre. Je préfère les formes obliques. C’est pourquoi la tour de Pise est si fantastique. C’est aussi une colonne, mais… en y montant on descend également. C’est une expérience très curieuse.

En effet, je vois une certaine parenté avec Escher, qui lui aussi a créé des formes bizarres qui peuvent être interprétées de différents points de vue.

Non, pour moi Escher n’est pas intéressant. Je suis plutôt issu du minimalisme. Cependant il m’est difficile d’admettre ce que Robert Morris affirmait : « Quand on fait un cube, peu importe de quel côté on le regarde, on le voit toujours de manière différente. » C’est vrai, mais il n’y a plus de surprise car on connaît la forme du cube.

J’ai été intéressé par les panoramas de Dan Graham et plus tard par ceux de Jan Dibbets. Je me suis mis à calculer ce qui se passait exactement dans ces panoramas. Je voulais savoir comment était construite la perspective de ces photos de panoramas et j’ai découvert qu’on peut parfaitement la calculer. La forme «eschérienne» découle de Penrose.

Parfois aussi je travaille avec cette sorte de paradoxe, tel par exemple l’anneau de Möbius. Mais la différence avec Escher est que chez ce dernier il s’agit d’illusion pure et que dans ce cas-ci il s’agit d’une sculpture, une illusion « en dur ». Chez Escher on a l’impression qu’il se passe quelque chose d’impossible, et dans mon travail ce qui se passe est présent de manière tangible. Dans un catalogue la plupart des gens ne voient la forme qu’en photo, tandis que confrontés à la sculpture ils ont peine à la retrouver. Mais que le public fasse aussi un effort, c’est cela que je veux.

En tant qu’artiste vous vous préoccupez principalement de problèmes inhérents à l’art tels l’illusionnisme, la géométrie, la perspective et plus spécifiquement du problème de l’anamorphose (une image déformée vue dans un miroir convexe donne une image exacte, dont l’exemple le plus connu est sans doute le crâne dans Les Ambassadeurs [1533] de Holbein. Ce n’est pourtant pas un thème qui préoccupe le grand public ?

En pratique pourtant je touche le grand public. Les jeunes surtout veulent savoir comment ces choses sont faites. Les ouvriers avec qui je travaille sont toujours très fiers du résultat. Le week-end ils viennent avec leur famille pour montrer comment c’est agencé.

On peut voir mon travail de manières différentes. Il est spectaculaire. On peut lui trouver un effet bon marché, mais c’est plus complexe que cela. L’effet se situe à plusieurs niveaux. Je trouve amusant que les personnes qui réalisent le travail pour moi ne supposent pas de quoi il aura l’air, mais je sais d’expérience que mes calculs sont parfaitement exacts. Pour les autres la réalisation finale est quand même une surprise agréable…

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